Les vertes et froides collines du Jura ont jadis servi de plage aux dinosaures, comme en témoignent les centaines d’empreintes découvertes au cours des dernieres années dans ce massif partagé entre la France et la Suisse. "A l’époque, le Jura était plat et le climat tropical, plutôt aride. C’était une région de mer très peu profonde, parsemée d’îles et de lagons", raconte Wolfgang Hug, responsable de la section de paléontologie de l’office de la culture du canton suisse du Jura. "Les dinosaures devaient y venir pour se rafraîchir". Cent cinquante deux millions d’années plus tard, leurs traces ont refait surface à l’occasion de la construction de la future autoroute "transjurassienne" A16 reliant Bienne (Suisse) à Montbéliard (France).

En février 2002, 700 empreintes sont découvertes dans la localité de Courtedoux, non loin de Porrentruy (Suisse) par une équipe d’archéologues suisses autorisés à fouiller le site de la future voie rapide plusieurs années avant le démarrage des travaux. Réparties sur quelque 800 m2, les traces de pattes permettent d’identifier "17 pistes différentes, c’est à dire autant d’individus isolés", explique M. Hug. En 2004, un autre site, distant de quelques kilomètres, a été découvert à Chevenez (Suisse), révélant une cinquantaine d’empreintes fossilisées, d’une époque encore antérieure de 200.000 à 300.000 ans. Au total, près de 1800 traces ont déjà été recensées depuis 2002 sur les deux sites.

Sur les deux sites, les traces mesurent pour la plupart environ 50 cm de diamètre, les plus grosses atteignant 80 cm. Elles sont celles de deux types de dinosaures : des quadrupèdes her-bivores (sauropodes) de taille moyenne mesurant entre 15 et 20 m de long, avec une hauteur de hanche de 2,50 m. et des bipèdes carnivores (téropodes) peut-être un peu plus grands, selon M. Hug. Le poids des animaux est plus difficile à déterminer puisqu’ils marchaient dans du sable mou, mais il pesaient certainement plusieurs tonnes. Au total quatorze niveaux distincts présentent des traces de dinosaures.

Les deux sites ont également livré des fossiles de coquillages et d’escargots ainsi que de carapaces de tortues et de dents de crocodiles. Il n’est pas sûr qu’ils livrent un jour des ossements de dinosaures.

"Un dinosaure mourant se dirigerait plutôt vers l’intérieur des terres, il ne resterait pas en bord de mer", estime M. Hug. "Ce n’est pas forcément ici que l’on retrouvera des squelettes".

Le Jura est depuis longtemps considéré comme une région au sous-sol très riche. Le terme "jurassique", qui désigne la période de l’ère secondaire comprise entre le trias et le crétacé, vient des épaisses couches calcaires découvertes dans la région.

Diplodocus en troupeau 

Et grâce à l’étude de ces traces, une science qu’on appelle ichnologie, les spécialistes en apprennent plus sur la vie de ces géants qui peuplaient la Terre au jurassique. Mises au jour en trois endroits différents du plateau de Courtedoux, des pistes de sauropodes, dont plusieurs sont parallèles, laissent supposer que ces grands herbivores vivaient en troupeau. A partir des paramètres mesurés, les paléontologues ont calculé que leur vitesse de déplacement est estimée entre 2 et 3 km/h.

«Nous sommes sûrs d’être en présence de traces de diplodocus, mais peut-être qu’il y a aussi des empreintes de brachiosaures», indique Wolfgang Hug. Le diamètre moyen de ces traces est de 40 à 55 centimètres, la plus grande mesurant un mètre dix. Fait exceptionnel, des traces de bébés ont également été découvertes. Quant aux théropodes, leur vitesse de déplacement était plus élevée et atteignait 11 km/h. Les plus petites traces, sept centimètres, appartiennent vraisemblablement à des prédateurs de la famille des raptors, alors que les plus grandes, jusqu’à 35 cm, sont celles de dangereux chasseurs de la famille des allosaures, probablement un ancêtre européen du tyrannosaurus rex. Les observations des spécialistes leur permettent néanmoins d’éliminer l’hypothèse d’une scène de chasse.

Le site a pu être daté précisément grâce à la présence de fossiles indicateurs comme les ammonites. Avant les découvertes liées à la Transjurane, les scientifiques imaginaient plutôt un contexte purement marin. «Les traces nous indiquent des épisodes émersifs importants et la haute diversité de dinosaures rencontrée nous laisse supposer qu’ils ne faisaient pas que pas-ser, mais vivaient dans le coin.»

Les scientifiques se doutaient-ils de ce que cachaient les collines jurassiennes au lancement du projet? «On connaissait le potentiel de la région avec de nombreux niveaux intéressants, notamment pour la faune marine, relève Wolfgang Hug. En ce qui concerne les traces de dinosaures, on savait qu’il en existait puisque des fouilles plus anciennes avaient déjà permis d’en découvrir dans une carrière éloignée de quelques kilomètres du plateau de Courtedoux. Mais de là à imaginer la richesse de ce qu’on allait mettre au jour…»

Une science à découvrir 

Comment de telles traces ont-elles pu se préserver jusqu’à nous ? «Les dinosaures ont laissé leurs empreintes dans une boue carbonatée molle, qui a durci à la suite d’une période sèche. Une nouvelle couche de boue a ensuite recouvert ce niveau durci, ce qui a permis sa préservation», indique Géraldine Paratte, collaboratrice de la section de paléontologie. Pour preuve, la géologue pointe du doigt les polygones de dessiccation, dont le dessin s’est également préservé, à côté des délicates formes tridactyles des traces de théropodes.

Et pour préserver la richesse des découvertes révélées par les travaux de l’A16, les scientifiques procèdent à des relevés minutieux de leurs observations. Mesures, dessins, photos, échantillonnage, moulages des traces… Toutes les méthodes sont bonnes pour conserver ce patrimoine. La dalle de Sur-Combe-Ronde a même eu droit à un balayage au laser, qui a permis la modélisation numérique du site.

Les paléontologues espèrent bien pouvoir mettre en valeur leur découverte par le biais d’un géoparc, actuellement à l’étude. Un des trois sites à pistes de dinosaures sera d’ailleurs évité par l’autoroute grâce au prolongement d’un viaduc par un pont de 40 mètres. Les niveaux à traces seront ainsi à l’abri des intempéries, tout en restant accessibles. Des discussions sont encore en cours pour savoir s’il est possible de sauver les deux autres sites qui serait transformé en parc régional ouvert à la fois aux chercheurs et au grand public. Un "jurassic" parc au pied de la lettre, en quelque sorte.

 

Emosson (Alpes Suisse) 

L'accès est possible depuis la commune de Finhaut en Suisse (entre Chamonix et Martigny). A partir de cette localité, il est possible d'accéder au barrage d'Emosson (voiture, train, funiculaire). Après 2 heures 30 de marche le long du barrage du vieux Emosson en direction du col des Corbeaux, on accède au site vers 2400 m donc seulement en été. Ce site est connu depuis 1976 et est entièrement protégé actuellement. Présence de ripple marks (rides de plage) et de trace tridactyle (en bas à droite) dans des grès du Trias ayant un pendage de l'ordre de 45°. Quelques unes des quelques 600 empreintes de pas appartenant à une dizaine d'espèces. Une empreinte mesure environ 20cm.

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